Return to home page

Le bon usage de l'histoire selon Rousseau


[Article paru dans Recherches et Travaux,
UFR de Lettres de l'Université Stendhal, no. 49 (1995), 97-109]


À part quelques inconditionnels, personne n'est jamais surpris de constater chez Rousseau l'existence d'une attitude paradoxale. Il n'en sera guère différent à l'égard de ce qu'il pense de l'histoire. C'est un sujet capital par sa valeur de précédent ; l'enjeu de la signification qu'on y prête est énorme quand il s'agit d'une preuve par l'histoire. Toute l'architecture du premier Discours est donnée par l'opposition complémentaire d'une première partie consistant en « inductions historiques » et une deuxième composée de « raisonnements »(1). En revanche l'histoire est pratiquement sans importance pour l'individu, au niveau du modèle personnel. Les réflexions suivantes, qui porteront essentiellement sur l'évocation lyrique de l'histoire dans Julie ou la nouvelle Héloïse, commenceront par un petit détour du côté de l'Émile : les deux perspectives du roman et du traité de l'éducation coincident dans la mesure peu conventionnelle où, dans l'un et l'autre cas, l'histoire est un domaine de connaissances réservé aux adultes et dont il vaut mieux protéger les enfants.
 

L'équivoque historique

Comme tout ce qui est dans les livres, l'apprentissage de l'histoire ne convient pas à Émile, de peur qu'il apprenne à se payer de mots ; à cet égard elle ne vaut guère mieux que les fables de La Fontaine(2). Arrivé à l'âge de force, Émile, qui « n'a que des connaissances naturelles et purement physiques », ne sait toujours « pas même le nom de l'histoire » (Émile, p. 487). Premier paradoxe, parce que le jeune Rousseau adorait lire l'histoire : après sa passion pour les romans il avait fait une cure de Plutarque qui le transportait envoûté dans la peau des grands Grecs et Romains :
 

Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes ; vivant, pour ainsi dire, avec leurs grands hommes, [...] je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie(3).


C'est néanmoins là un plaisir dont il n'est pas question de contaminer Émile. Le sujet ne sera même abordé qu'au IVe livre, rien n'étant plus loin de l'intention de Rousseau que la participation active à l'histoire d'une jeune imagination enflammée. Il insiste au contraire sur la nécessité d'une distanciation ; l'élève dont on cultive maintenant la raison doit garder tout son sang-froid en lisant l'histoire afin de pouvoir la juger :
 

[P]our mettre le cur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien, je voudrais lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans d'autres temps ou dans d'autres lieux, et de sorte qu'il pût voir la scène sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l'histoire : c'est par elle qu'il lira dans les curs sans les leçons de la philosophie ; c'est par elle qu'il les verra, simple spectateur, sans intérêt et sans passion, comme leur juge, non comme leur complice, ni comme leur accusateur(4). (Émile, p. 526.)


C'est le froid de la raison opposé à la chaleur de la jeunesse, l'il dur à la sympathie spontanée. En effet, en général Rousseau préfère l'histoire « au loin » à l'histoire vécue de près. Mais si Émile doit y chercher une instruction avec le recul des siècles et non l'enthousiasme qui les effacerait, toutefois est-il que Rousseau croit aux « leçons » de l'histoire, et même aux leçons qu'on peut personnellement s'appliquer à soi-même : lire l'histoire, c'est « se connaître et se rendre sage aux dépens des morts » (Émile, p. 534), ne serait-ce qu'en apprenant à se défier des passions. Et puis, ayant ainsi soigneusement expliqué et nuancé l'utilité de l'histoire, Rousseau met le tout, comme cela lui arrive si souvent, sous caution(5).

Une première objection théorique qui éloigne Rousseau de l'histoire c'est que l'historiographie concrète, mesurée à l'étalon de son histoire idéale, est toujours en défaut. Rousseau semble rêver d'une chronique des faits qui soit pure, neutre, objective ; il ne revient pas de sa déception en constatant que l'histoire est écrite par des historiens dont le désintéressement est toujours plus ou moins suspect(6). Conclusion : il n'y a pas d'histoire vraie, ce qui fait que tout projet historique repose sur des bases peu solides. Et dans ce cas, comment peut-on juger de l'histoire? La position qu'adopte Rousseau est un compromis : dans l'impossibilité de se fier aux faits, donc de connaître réellement le passé, on lira l'histoire uniquement pour son contenu moral, c'est elle qui nous permettra de connaître l'atemporel « cur humain ». Et la morale de l'histoire est ce qui rapproche l'enfance de Rousseau de l'adolescence d'Émile. Mais il a d'autres objections aussi, auxquelles on reviendra.

J'en viens maintenant à deux passages-clefs de Julie, que je citerai in extenso. Dans le premier c'est Julie qui sort ses grands principes afin d'exhorter son amant à la veille de son départ pour Paris :
 

Veux-tu savoir laquelle est vraiment désirable, de la fortune ou de la vertu? Songe à celle que le cur préfère quand son choix est impartial. Songe où l'intérêt nous porte en lisant l'histoire. T'avisas-tu jamais de désirer les trésors de Crésus, ni la gloire de César, ni le pouvoir de Néron, ni les plaisirs d'Eliogabale? Pourquoi, s'ils étaient heureux, tes désirs ne te mettaient-ils pas à leur place? C'est qu'ils ne l'étaient point et tu le sentais bien ; c'est qu'ils étaient vils et méprisables, et qu'un méchant heureux ne fait envie à personne. Quels hommes contemplais-tu donc avec le plus de plaisir? Desquels adorais-tu les exemples? Auxquels aurais-tu mieux aimé ressembler? Charme inconcevable de la beauté qui ne périt point! C'était l'Athénien buvant la Ciguë, c'était Brutus mourant pour son pays, c'était Regulus au milieu des tourments, c'était Caton déchirant ses entrailles, c'étaient tous ces vertueux infortunés qui te faisaient envie, et tu sentais au fond de ton cour la félicité réelle que couvraient leurs maux apparents. Ne crois pas que ce sentiment fût particulier à toi seul ; il est celui de tous les hommes, et souvent même en dépit d'eux. Ce divin modèle que chacun de nous porte avec lui nous enchante malgré que nous en ayons ; sitôt que la passion nous permet de le voir, nous lui voulons ressembler, et si le plus méchant des hommes pouvait être un autre que lui-même, il voudrait être un homme de bien(7).


Les principes de cette élégante leçon et de cette méthode ne sont pas difficiles à saisir. Il n'y a pas d'« événements » dans l'histoire évoquée par Julie (il n'y a pas de « longue durée » non plus!) ; il y a des actes, et les actes font des exemples. La question qu'on se pose en tant que lecteur est au fond très simple et directe : quels personnages de l'histoire m'inspirent de l'envie? Autre façon de se demander : auxquels d'entre eux voudrais-je moi-même ressembler? Cette première réaction est spontanée. Voilà pour le principe, dans le contexte duquel Julie soulève un problème secondaire : où est l'heur et le malheur, quelles félicités représentées sont réelles et lesquelles feintes ou illusoires? Là il s'agit de juger, car les apparences peuvent être profondément trompeuses ; et pourtant on juge plus par instinct que par analyse. La belle âme se définit autant en fonction des exemples par qui l'attirent que par les amis qu'elle se choisit. Alors que dans Du contrat social c'est l'histoire politique qui importe(8), dans Julie c'est uniquement l'exemple personnel : ce ne sont pas les hommes puissants qui l'intéressent ni les sages législateurs, mais le prix moral des caractères.

L'exemple sera élevé, mythifié par un langage d'exaltation : on le contemple, on l'adore. Plus il est grand et plus il est bon ; ce qui fait qu'en fin de compte, tout comme dans le cas des sujets de tragédie pour Aristote, le nombre en est limité. Car alors que l'exemple est autre chose que le « divin modèle », qui ne cesse pas d'être idéal et intérieur, l'avantage du modèle historique consiste précisément à être concret : « [P]roposons-nous de grands exemples à imiter plutôt que de vains systèmes à suivre » (Julie, p. 59). La force et la fonction de l'exemple sont proches d'ailleurs de celles des maximes, qui en sont en quelque sorte la quintessance. Un exemple clair vaut -- mieux, est -- une maxime ; ainsi, dans un moment d'abattement, Julie peut demander à son amant : « Où sont ces fières maximes? Qu'est devenue cette imitation des grands hommes? » (Julie, p. 210). Et leurs idéaux feront d'eux des exemples à offrir aux autres.(9)
 
 

Histoire ancienne, histoire moderne

C'est précisément la force de l'exemple qui fait le sujet du second passage, qui incorpore la réforme pédagogique que St Preux propose à Julie, et dans laquelle son intention est de supprimer tous les préceptes en faveur d'exemples exclusivement :
 

[...] tournant toute ma méthode en exemples, je ne vous donne point d'autre définition des vertus qu'un tableau des gens vertueux, ni d'autres règles pour bien écrire, que les livres qui sont bien écrits.


Le modèle rend toute autre forme d'instruction superflu : c'est une autre version de la « leçon de choses » prôné dans les premiers livres de l'Émile. A la lumière de ce principe St Preux ré-examine le rôle joué dans l'éducation par l'histoire, non pas ancienne cette fois mais moderne, et c'est justement cette opposition qui est en jeu. C'est d'ailleurs un de ces passages si caractéristiquement lyriques de Rousseau, cadencés par un souffle anaphorique :
 

Nous renoncerons pour jamais à l'histoire moderne, excepté celle de notre pays ; encore n'est-ce que parce que c'est un pays libre et simple, où l'on trouve des hommes antiques dans les temps modernes : car ne vous laissez pas éblouir par ceux qui disent que l'histoire la plus intéressante pour chacun est celle de son pays. Cela n'est pas vrai. Il y a des pays dont l'histoire ne peut pas même être lue, à moins qu'on ne soit imbécile ou négociateur. L'histoire la plus intéressante est celle où l'on trouve le plus d'exemples, de murs, de caractères de toute espèce ; en un mot, le plus d'instruction. Ils vous diront qu'il y a autant de tout cela parmi nous que parmi les anciens. Cela n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire et faites les taire. Il y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres, il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d'historiens, et où sitôt qu'on sait quelle place un homme occupe, on sait d'avance tout ce qu'il y fera. Ils diront que ce sont les bons historiens qui nous manquent ; mais demandez-leur pourquoi? Cela n'est pas vrai. Donnez matière à de bonnes histoires, et les bons historiens se trouveront. Enfin, ils diront que les hommes de tous les temps se ressemblent, qu'ils ont les mêmes vertus et les mêmes vices, qu'on n'admire les anciens que parce qu'ils sont anciens. Cela n'est pas vrai, non plus ; car on faisait autrefois de grandes choses avec de petits moyens, et l'on fait aujourd-hui tout le contraire. Les anciens étaient contemporains de leurs historiens, et nous ont pourtant appris à les admirer. Assurément si la postérité jamais admire les nôtres, elle ne l'aura pas appris de nous. (Julie, p. 60.)


Ces sentences nous permettent d'approfondir le passage cité des Confessions, grâce en particulier au même rapprochement entre l'antiquité et la république suisse : l'affinité que Rousseau avait éprouvée, qui tenait à sa patrie(10), n'aurait pas cours ailleurs. Ici c'est un syllogisme un peu plus complexe qui est développé implicitement. L'efficacité de l'instruction historique semble se limiter au positif ; la tâche de l'historien est de nous offrir des objets dignes d'émulation, plutôt que des exemples à fuir(11). Il s'ensuit qu'une histoire où il manque des exemples forts est nulle : elle n'existe littéralement pas. L'histoire n'est pas faite par les historiens, c'est elle au contraire qui les engendre s'il y a lieu ; l'historien est un scribe, et s'il n'y a rien à écrire, il est nécessairement réduit au silence.

La règle générale est donc que les Anciens et les modernes ne sont ni pareils ni même comparables ; c'est pour cela que les exemples que nous a légués l'antiquité sont grands. S'il y a une nature humaine, il est faux que les hommes de tous les temps se ressemblent. Les modernes sont des petits hommes ; on voit dans le projet polonais que cette différence est qualitative :
 

Quand on lit l'histore ancienne, on se croit transporté dans un autre univers et parmi d'autres êtres. Qu'ont de commun les Français, les Anglais, les Russes avec les Romains et les Grecs? Rien presque que la figure. Les fortes âmes de ceux-ci paraissent aux autres des exagérations de l'histoire. Comment eux qui se sentent si petits penseraient-ils qu'il y ait eu de si grands hommes? Ils existèrent pourtant, et c'étaient des humains comme nous : qu'est-ce qui nous empêche d'être des hommes comme eux? Nos préjugés, notre basse philosophie, et les passions du petit intérêt, concentrées avec l'égoïsme dans tous les curs par des institutions ineptes que le génie ne dicta jamais(12).


Cette dichotomie est pénible. Rousseau le Romain voudrait se trouver entouré de grands Romains mais ils font défaut. Les conditions millénaires ne sont pas bonnes ; il rejette résolument l'idée qu'il s'agit d'une mythification de sa part. En fait c'est toute la vision de son uvre, annoncée dès le Discours sur les sciences et les arts, qui est en jeu ; mais c'est une prise de position pleine de tensions, et le fait est que ses rationalisations ne sont pas toujours compatibles entre elles.

D'un côté, la différenciation qui autrefois permettait au grand homme de se détacher sur un fond moins grandiose que lui s'est perdue dans le nivellement d'une société où « nos hommes se ressemblent tous » (Émile, p. 528). Il n'y a plus d'individus, comme il n'y a plus d'hommes ni de femmes(13) : un bouillon insipide. D'un autre côté, les anciens étaient d'une certaine manière tous grands, quoiqu'ils ne fussent pas tous également grands : puisque le seuil de forces humaines était très élevé, ceux qui dépassaient étaient de vrais géants.

L'histoire « moderne » pouvait convenir aux Anciens. La formation du patriotisme chez eux passait par « des spectacles qui, leur rappelant l'histoire de leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires, intéressaient leurs curs, les enflamaient d'une vive émulation » (Considérations..., p. 958). Or l'exception à l'oisiveté de l'histoire moderne, comme on l'a vu, c'est le pays libre et simple « où l'on trouve des hommes antiques dans les temps modernes ». Les quelques républicains qui subsistent sur cette terre défient le temps, ils en sont restés à l'âge d'or. Vu qu'ils sont donc seuls capables d'atteindre à la grandeur, on pourrait en effet lire leur histoire avec profit(14). Ce même Rousseau insiste pour que le jeune Polonais, afin justement de se sentir bien Polonais, « lise des choses de son pays » et « qu'à quinze [ans] il en sache toute l'histoire » ; à la différence du Français il doit se remplir le cur de grands exemples mais uniquement des exemples polonais (p. 966) ! Ainsi, l'histoire du pays peut cimenter la solidarité des citoyens, mais seulement dans les cas favorables, qui du reste sont rares ; il faut qu'il existe une réelle vie civique, une réelle vertu aussi.

En suivant la piste de l'exemple -- toujours l'exemple, qui « vaut mieux que la règle » (Julie, p. 134) -- on arrive à un autre critère fondamental. Car en fait, on n'ose se fier à l'histoire pour ses exemplesr ; elle en fournit hélas aussi de fort mauvais : « Un des grands vices de l'histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons » (Émile, p. 526). Les malencontreux progrès dont le siècle de Rousseau se vante sont comme sortis tout droit d'un affreux modèle historique non de grandeur mais de décadence :
 

Tout ce que la débauche et la corruption ont de plus honteux ; les trahisons, les assassinats et les poisons de plus noir ; le concours de tous les crimes de plus atroce ; voilà ce qui forme le tissu de l'Histoire de Constantinople ; voilà la source pure d'où nous sont émanées les Lumières dont notre siècle se glorifie(15).


D'ailleurs les bons exemples, les meilleurs, sont trop promptement confondus par nos petits esprits avec les fictions ; les Perses furent si vaillants que « l'histoire de [leurs] institutions [a] passé pour un Roman de Philosophie ».
 
 

Ambiguïté morale du théâtre

S'il est souhaitable qu'Émile regarde l'histoire comme un spectateur au théâtre -- qu'il voie « la scène sans jamais y pouvoir  agir » -- , on pourrait alors s'attendre à ce que le théâtre soit invoqué effictivement comme lieu privilégié de la mise en exemple publique. La tragédie n'est-elle pas justement faite de « grands exemples » (la comédie aussi d'ailleurs) ? Mais non, évidemment non : l'opinion de Rousseau à l'égard du théâtre est à peu près aux antipodes de ce qu'il pense de l'histoire, et tout aussi remplie de paradoxes. Le théâtre, qui vise l'illusion, se dévoie en s'en tenant aux sujets antiques, pour utiles qu'ils aient été aux Anciens : « mais qu'on me dise », s'exclame St Preux, « de quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et ce qu'importe au peuple de Paris Pompée ou Sertorius? » (Julie, p. 251). On pourrait croire que Rousseau partage les objections de Diderot, qui à l'époque même de la composition de Julie (1757) proposait de substituer « le tableau des malheurs qui nous environnent » à « la mort fabuleuse d'un tyran ou le sacrifice d'un enfant aux autels des dieux d'Athènes ou de Rome »(16). Pour que le spectateur « s'imagine assister à l'action même »(17), il faut qu'elle relève de son expérience quotidienne, qu'elle représente une action à laquelle il aurait pu réellement assister, ce qui exclut l'antiquité.

Cependant ce n'est pas du tout ce problème-là qui préoccupe Rousseau. Pour lui, si le public ne croit plus au fondement historique des tragédies, s'il est même incapable d'y croire, c'est parce que ni lui ni ses maîtres n'ont l'âme assez grande. Il s'ensuit que les passions terribles ou les impulsions généreuses que nous présente l'histoire ne peuvent plus avoir de sens, même pour les « grands » dont Rousseau moque les habitudes de petite intrigue :

 
Mais que fait une flamme héroïque et pure dans l'âme des grands? Ne dirait-on pas que les combats de l'amour et de la vertu leur donnent souvent de mauvaises nuits, et que le cur a beaucoup à faire dans les mariages des Rois? Juge de la vraisemblance et de l'utilité de tant de pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique sujet! (Julie, 251)


Mais alors, le théâtre ne pourrait-il montrer, comme l'histoire qu'évoquait Julie, de quel côté se situent les vraies et fausses félicités du passé? Donné le biais de Rousseau, une telle idée semblerait aller bien dans la même direction que les Vies de Plutarque et les intentions dramatiques de Diderot. Cependant on voit bien -- 1757-1758 étant aussi l'année de la Lettre à d'Alembert -- que c'est le genre même, inrrécupérable, qui exclut catégoriquement un tel usage. Le théâtre dérive de motivations sociologiquement malsaines ; la comédie tient à faire rire, aux dépens même de la vertu, comme le montre l'analyse du Misanthrope. C'est une institution qui est corrompue dans son germe. Le théâtre pour mille raisons, mais principalement en vertu de son ambiguïté morale foncière, ne peut prétendre à une efficacité édifiante analogue à celle de l'histoire.
 
 

L'exemple univoque

L'ambivalence de Rousseau et de ses allusions donne lieu à un malentendu possible même dans les passages qui semblent prôner et illustrer l'utilité de l'histoire. A bien y regarder, on conclurait qu'au fond Rousseau ne tient l'enseignement de l'histoire pour aucun de ses élèves fictifs ou réels. Puisque, quand on veut des exemples puissants, et qu'il faut qu'ils soient bons, ce n'est pas vers « l'histoire » qu'on se tourne en fait, c'est plus exactement vers Plutarque.

Plutarque, parce que son affaire c'est moins l'histoire que les hommes. L'histoire a l'inconvénient d'être toute extérieure, alors que ce qui compte c'est ce qu'il y a au-dedans, ce que ne révèle que la vie intime :
 

[L]'histoire montre bien plus les actions que les hommes, parce qu'elle ne saisit ceux-ci que dans certains moments choisis, dans leurs vêtements de parade ; elle n'expose que l'homme public qui s'est arrangé pour être vu. Elle ne le suit point dans sa maison, dans son cabinet, dans sa famille, au milieu de ses amis, elle ne le peint que quand il représente ; c'est bien plus son habit que sa personne qu'elle peint.

J'aimerais mieux la lecture des vies particulières pour commencer l'étude du cur humain ; car alors l'homme a beau se dérober, l'historien le poursuit partout ; il ne lui laisse aucun moment de relâche, aucun recoin pour éviter l'il perçant du spectateur, et c'est quand l'un croit mieux se cacher que l'autre le fait le mieux connaître. (Émile, p. 530.)

Il faudrait, pour cet historien (non nommé, mais on commence à savoir qui cela peut être) qui suivrait l'individu chez lui plutôt que dans la place publique, un autre nom, ce nom qui justement n'a pas encore été inventé: celui de biographe. Voilà pourquoi, Rousseau fait sienne la phrase de Montaigne, c'est mon homme que Plutarque (Émile, p. 530)(18). Le caractère, l'exemple, l'inspiration du grand, tout y est.

Mais Plutarque aussi parce qu'à cause des circonstances actuelles de la vie publique, il ne peut plus y avoir d'autre Plutarque :
 

Il faut encore ici recourir aux anciens, par les raisons que j'ai déjà dites, et de plus, parce que tous les détails familiers et bas mais vrais et caractéristiques étant bannis du style moderne, les hommes sont aussi parés par nos auteurs dans leurs vies privées que sur la scène du monde.


Ce diagnostic nous ramène à l'indifférentiation des sociétés modernes, où il n'y a plus de d'homme « privé » à opposer à l'homme public ; il n'y a pas d'intérieur. C'est proprement la catastrophe moderne à laquelle que Rousseau veut répondre avec Julie et Émile. On se rappelle la règle d'or de Wolmar, ancrée comme elle l'est dans un exemple antique :
 

Un seul précepte de morale peut tenir lieu de tous les autres ; c'est celui ci : Ne fais ni ne dis jamais rien que tu ne veuilles que tout le monde voie et entende ; et pour moi, j'ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes ce Romain qui voulait que sa maison fût construite de manière qu'on vît tout ce qui s'y faisait(19). (Julie, p. 424)


A la réciprocité implicite dans la règle d'or biblique (il faut craindre la vengeance), Wolmar substitue la transparence (tout le monde verra) comme métaphore de la vérité intérieure. Et c'est à ce niveau-là que l'inspiration de l'exemple est précieuse.

D'ailleurs la limite même du bon exemple est le point où il séduit trop et par là devient une forme d'aliénation, pauvre simulacre de cette vérité. Il faut surtout éviter qu'imiter les grandes qualités, et par là ressembler à un modèle, signifie jouer à être quelque chose qu'on n'est pas. C'est peut-être pour parer à ce danger que Rousseau ne prône pas pour d'autres l'exaltation qu'il avait lui-même connue en s'identifiant à ses héros romains :
 

Je vois à la manière dont on fait lire l'histoire aux jeunes gens qu'on les transforme, pour ainsi dire, dans tous les personnages qu'ils voient ; qu'on s'efforce de les faire devenir, tantôt Cicéron, tantôt Trajan, tantôt Alexandre, de les décourager lorsqu'ils rentrent dans eux-mêmes, de donner à chacun le regret de n'être que soi. Cette méthode a certains avantages dont je ne disconviens pas ; mais quant à mon Émile, s'il arrive une seule fois dans ces parallèles qu'il aime mieux être un autre que lui, cet autre fût-il Socrate, fût-il Caton, tout est manqué ; celui qui commence à se rendre étranger à lui-même ne tarde pas à l'oublier tout à fait. (Émile, p. 534-535)


Il n'y a pas de danger plus horrifiant que d'être déchu de son identité à soi, pas de tâche plus urgente que de veiller sans cesse à l'intégrité du moi. Julie abonde en expressions qui soulignent la voix intérieure et ses « organes » : cur, âme (992 et 467 occurrences respectivement), souvent renforcées d'ailleurs par un superlatif d'intériorité : on trouve 36 fois le/au fond de mon cur ou le/au fond de mon âme(20), sans parler d'autres vocables comme au-dedans (de moi, etc. : 12 occurrences). Or les histoires et réflexions de Plutarque permettent de mettre en valeur les traits de véritable caractère qui dominent les événements, les revers, les douleurs et les injustices du destin. Quand Julie dit Brutus ou Caton(21) elle pense à Plutarque, et ses autres allusions qui ont théoriquement de multiples sources possibles sont interprétées à travers Plutarque aussi. Dans Julie Rousseau réfère à Plutarque sans vraiment discuter de Plutarque (et le plus souvent, comme dans l'Émile, en citant des exemples tirés de lui sans le mentionner), et c'est ainsi qu'on peut sous-estimer sa véritable présence.

Toute cette méprise résulterait en somme de tensions entre différents besoins théoriques et rhétoriques. Rousseau a besoin de citer l'histoire parce que c'est un discours rationnel accrédité, et d'une façon plus générale il a besoin de sentir qu'il a en quelque sorte la force de l'histoire derrière lui. Mais d'un autre côté il rejette ce que cette dernière proposition connote ordinairement, c'est-à-dire le désir d'aller « dans le sens de l'histoire » et se présenter comme un homme de l'avenir. Au contraire, l'histoire à la Rousseau « progresse » en quelque sorte à reculons. L'histoire a plusieurs défauts : elle est fuyante, elle est trompeuse, peut-être même est-elle menteuse, bref on ne peut vraiment pas compter sur elle. Elle semble vouloir imposer des leçons qui sont inconvenantes, immorales ou insupportables. Le regard de Plutarque, plus sûr, permet de contrôler, de stabiliser ces significations sauvages. Puisqu'il plaît donc à Rousseau -- et puisqu'il en a besoin -- de lire l'histoire à travers Plutarque, ou tout au moins avec les yeux de Plutarque ou formés par lui, il ne se rend peut-être pas toujours pleinement compte que quand il dit « histoire » c'est « Plutarque » qu'il veut dire. La morale de l'histoire, ce n'est pas l'histoire qui peut nous la donner ; en fin de compte c'est nous qui la lui prêtons, et un certain Rousseau le sait.
 
 

NOTES

1. Discours sur les sciences et les arts (O.C. III), p. 16; toutes les références renvoient aux uvres complètes dans l'édition de la Pléiade (1959-1995). On peut dire que le deuxième Discours est préoccupé au contraire par l'histoire naturelle et, sous ce rapport, l'histoire des voyages. De même, le chapitre v de l'Essai sur l'origine des langues commence: « Quiconque étudiera l'histoire et le progrès des langues verra que... »

2. Émile (O.C. IV), livre ii, p. 348-352.

3. Les Confessions (O.C. I), p. 9.

4. C'est toujours moi qui souligne dans les citations de Rousseau.

5. « Ces leçons, je le sais, lui sont mal appropriées; peut-être au besoin seront-elles tardives, insuffisantes; mais souvenez-vous que ce ne sont point celles que j'ai voulu tirer de cette étude » (Émile, p. 534).

6. « [I]l s'en faut bien que les faits décrits dans l'Histoire ne soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu'ils sont arrivés. Ils changent de forme dans la tête de l'historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés » (Émile, p. 527).

7. Julie ou la nouvelle Héloïse (O.C. II), p. 223-224.

8. Par exemple, par rapport à la notion de volonté générale (p. 372).

9. Édouard écrit à Claire: « Ces deux belles âmes sortirent l' une pour l' autre des mains de la nature; [...] libres de déployer leurs forces et d' exercer leurs vertus, elles eussent éclairé la terre de leurs exemples » (Julie, p. 193).

10. « [V]ivant, pour ainsi dire, avec leurs grands hommes, né moi-même Citoyen d'une République, et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflamais à son exemple; je me croyais Grec ou Romain » (Confessions, p. 9).

11. La pensée de Rousseau ressemble beaucoup à cet égard à celle de Diderot sur le théâtre: « Rien ne capture plus fortement », proclame Dorval, « que l'exemple de la vertu, pas même l'exemple du vice » (Entretien sur « Le Fils naturel »).

12. Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée (O.C. III), p. 956.

13. « Dans la confusion des sexes qui règne entre nous, c'est presque un prodige d'être du sien » (Émile, p. 746).

14. Il faut toutfois observer que la collectivité à laquelle St Preux veut se référer est rhétoriquement un peu compromise, dans la mesure où il revêt le manteau de la vertu suisse, tout en se permettant à certains moments de condamner les murs françaises comme s'il les voyait de l'intérieur.

15. Discours sur les sciences et les arts, p. 10-11.

16. Entretiens sur le fils naturel, in uvres esthétiques (Classiques Garnier, 1959), p. 149.

17. Les bijoux indiscrets, ch. xxxviii.

18. La phrase de Montaigne est tirée des Essais, II.10.

19. L'anecdote est la suivante: lorsqu'un ouvrier proposa au prix modique de cinq talents de modifier la maison de Livius Drusus afin de mieux cacher sa vie aux yeux du public, il répondit qu'il en verserait bien dix, afin que tout le monde puisse voir sa façon de vivre chez lui (Plutarque, Præcepta gerendæ reipublicæ, ch. iv); l'anecdote fut reprise par Montaigne (Essais III.2).

20. Plus 24 autres variantes syntaxiques mineures: fond de ton/son/votre cur, fond du cur, fond de l'âme, etc.

21. Il s'agit de Lucius Junius Brutus, l'un des premiers consuls, et de Caton le jeune.